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Du buzz à la réalité31/07/2015

Sur internet, le buzz se répand plus vite que l'éclair et nous sommes tous prompts à partager, commenter et liker de nombreux contenus à forte teneur dramatique et engagée. Car cliquer, c'est participer. Enfin, il parait.

Partie 1 - Une chasseuse sachant chasser

Call of Duty : Antipoaching Female Edition

Il y a quelques mois, défenseurs de la cause animal et chasseurs de buzz s'enflammaient de concert face à un déferlement d'articles et d'images présentant une jeune femme en treillis, lourdement armée, les bras tatoués et le visage en partie caché par un masque représentant un crâne. Le cosplay réussi d'un personnage de jeu vidéo? Non. Kinessa Johnson est un vétéran de l'armée américaine intégrée au programme VETPAW, qui propose aux anciens combattants d'assister les rangers africains dans leur lutte contre le braconnage.

Les journalistes ont vite saisi le potentiel d'une telle imagerie et se sont empressés de relayer l'information en utilisant à chaque fois un intitulé quasi-identique: La chasseuse de braconnier. Naturellement, partage après partage, les commentaires ont fusé sur les réseaux sociaux, alternant entre deux tendances principales: ceux qui s'extasiaient devant le look de la militaire, et ceux qui souhaitaient des morts plus ou moins virulentes pour les braconniers.

La loi tu talion pour ces êtres innombrables.
Sang pour sang.

Proteger les animaux, mais tuer les êtres humains.

Mieux vaut un braconnier mort que vivant....

Bref, à traitement primitif de l'information, réactions primitives. Car très rarement sur toute la couverture médiatique qui a recouvert cette anecdote il n'a été question de la problématique réelle du braconnage. Ne nous voilons pas la face: si Kinessa a fait parler d'elle, ce n'est pas pour son combat. C'est parce qu'elle est l'incarnation parfaite d'un fantasme récupérable par tous.

Les féministes y voient une femme forte et engagée loin des clichés habituels, les beaufs se tripottent sur l'idée de la femme guerrière, les fans de Call of Duty adorent son équipement, les pro-militaristes applaudissent l'intervention armée et cette seconde chance offerte aux vétérans et les animalistes du dimanche crachent leur fiel en imaginant les braconniers succomber sous les balles.

VETPAW

Aucun de ces traitements ne saurait pourtant me satisfaire. Avant de se lancer dans une quelconque interprétation, il faudrait d'ailleur se poser les bonnes questions, auxquelles peu d'articles ont cherché à répondre. Le programme VETPAW, c'est quoi?

Si on en réfère à leur site web, leur mission est axée autour de plusieurs axes:

- Offrir aux vétérans de l'armée américaine un emploi stable
- Permettre aux vétérans souffrant de troubles de stress post-traumatique de se reconstruire
- Accompagner les rangers africains dans leur mission (entraînement, formation, participation aux patrouilles)
- Prévenir le braconnage en aidant au développement de l'agriculture et de l'élevage dans certaines régions

En bref, rien à voir avec l'aperçu que nous a donné le buzz, celle d'une milice féminine occidentale costumée allant chasser du braconnier à l'arme automatique. Le site affirme même que la section HEALS du programme prévoit de réhabiliter certaines personnes ayant participé à des activités de braconnage en les impliquant dans le développement des activités agricoles.

Naturellement, les rageux du dimanche et les haineux du clavier s'empresseront de dire que la place d'un braconnier est six pieds sous terre et non dans une ferme. Ce qui démontre une fois de plus leur incompréhension de la question. Certes, les activités de braconnage sont orchestrées par des groupes mafieux sans scrupules, mais comme chaque activité de ce type, les tâches ingrates et dangereuses sont parfois confiées à de pauvres individus qui agissent par nécessité et non par aspiration. Je ne prétends pas que les braconniers sont des anges. Mais amalgamer tous les échelons du système est une grossière erreur qui conduit à des raccourcis dangereux.

Pour résumer, la véritable mission de VETPAW, du moins telle qu'affichée, n'a rien à voir avec ce qui a fait la force du buzz. Certes, on pourrait débattre longuement de l'ingérence d'un groupe sponsorisé par bon nombre de société spécialisées dans l'équipement militaire et para-militaire dans les affaires africaines, et les plus conspirationnistes pourraient y voir une manoeuvre opérée par la NRA et l'US Army, toujours est-il que les objectifs affichés de l'organisation semblent cohérents avec la façon dont la lutte contre le braconnage est effectivement gérée - et il ne s'agit pas simplement d'arriver avec de grosses bottes et de gros flingues.

Power Rangers

Les véritables héros de la lutte contre le braconnage, dont on parle peu mais qui en font le plus, ce sont les Rangers africains. J'ai eu l'occasion d'en rencontrer lors de mes deux passages en Afrique (Zambie et Namibie), dans deux contextes différents. Loin d'être animés par des pulsions militaristes, ces hommes et femmes sont de véritables puits de science quant à la faune et la flore africaine. Ils sont capable de comprendre la nature comme personne et d'anticiper les mouvements et les réactions des animaux.

Si la connaissance de leur environnement et de leur ennemi leur fait rarement défaut, ce qu'il pourrait effectivement leur manquer, ce sont les moyens et les méthodes pour lutter, mais surtout se défendre, contre des milices de plus en plus agressives et mieux équipées. Car les braconniers manipulent la mitrailleuse lourde et les explosifs, et les utilisent aussi bien contre leurs victimes animales que contre ceux qui les défendent. Les rangers exercent un métier parmi les plus dangereux et nombreux sont ceux qui y trouvent la mort.

C'est là que peuvent trouver leur utilité des organisations comme VETPAW ou même l'intervention de forces armées régulières. Non pas dans le but de tuer les braconniers (de partir en chasse, comme l'indiquent en grosse lettres les journalistes en mal de sensation), mais de défendre les rangers en les formant et les équipant.

Partie 2 - Cecil et les autres

Un nom pour une âme

Autre buzz qui a agité les méandres de l'internet (dés)engagé, l'odieux meurtre du lion Cecil. Ou comment passer du statut d'illustre inconnu à celui de martyr soutenu par des millions de personnes bien promptes à réagir.

Le monde se serait-il agité de la sorte si le lion avait eu un identifiant du type LM-045, comme sont parfois identifiés les individus dans le cadre de recherches scientifiques? J'en doute. Mais ce lion là avait un nom, et avec ce nom, une âme. Car une victime anonyme n'est qu'un dommage collatéral. Mais un individu avec un nom, c'est presque un ami. On le connaît, on est présentés, on est affectés par ce qui lui arrive et l'émotion prend le pas sur la raison. C'est exactement ce qui est arrivé avec cette affaire.

En titrant Cecil le lion a été tué, les articles ont brisé la distance nécessaire à la bonne interprétation de l'information. Puisque ce lion est nommé, c'est qu'on doit le connaître. Si on doit le connaître, c'est qu'on doit être touché par son sort. Et donc, c'est qu'on doit partager la nouvelle comme s'il s'agissait de la mort d'un ami. Et réagir en conséquence, viscéralement, sans véritablement se poser de questions.

Bien sûr, la mort de ce lion reste un acte effrayant, mais davantage par son contexte que par l'identité de la victime. Quel que soit son nom et sa renommée, cet animal a été attiré hors d'une réserve protégée, blessé par une flèche par un riche chasseur de trophée occidental, puis achevé deux jours plus tard, en dépit du collier GPS qui l'identifiait clairement comme une cible illégale, et laissant incertain l'avenir de ses 6 lionceaux.

Et c'est cet ensemble de faits qui doit être retenu et creusé, davantage que l'identité de la victime et du chasseur.

Je suis Cecil

Ce fait divers aura au moins eu l'intérêt d'attirer l'attention sur la chasse aux trophées en Afrique et d'éveiller certaines consciences. Des compagnies aériennes auraient interdit le transport de trophées de chasse sur leurs vols, le Botswana aurait purement et simplement interdit la chasse aux trophées sur son territoire, entre autres initiatives. Jane Goodall voit d'ailleurs dans cette prise de conscience collective une lueur d'espoir, même si je ne partage que partiellement cet optimisme. Pour moi, ces buzz là ont tendance à vite retomber au profit du prochain Ice Bucket Challenge ou autre moyen de laver sa conscience sans trop d'efforts. Il est plus simple de se donner l'impression d'aider une cause en cliquant qu'en s'investissant vraiment.

Je suis Cecil, les cochons sont Cecil, le papier-peint est Cecil

Je ne peux aussi m'empêcher de relever une certaine hypocrisie dans cet élan de compassion, constatant qu'on pleure à chaude l'arme devant la mort barbare d'un individu majestueux, mais qu'on refuse toujours de voir avec autant de conviction aveugle le massacre des milliards d'animaux anonymes que nous consommons. Pourtant, malgré la tentation, je ne veux pas franchir le cap de la récupération à propos de cette affaire. Parce que ça n'a pas grand chose à voir.

Le cas de la chasse et du braconnage en Afrique et celui des animaux d'élevage et de la consommation de viande sont deux problématiques bien distinctes et récupérer le cas de Cecil pour remettre sur le tapis les principes du véganisme me semble finalement contre-productif, voire dangereux. La chasse aux trophées comme le braconnage dépassent le simple cadre de la souffrance animale et traitent de problématiques bien plus complexes, telles que la survie d'espèces, l'équilibre d'écosystèmes, les problèmes sociaux et économiques des pays concernés, etc. La souffrance animale n'est ici qu'une partie d'une équation bien plus complexe que les habituelles réflexions pro-végane. Certes, un animal est mort. Mais au delà de ce simple fait, tout est différent.

Buzzons, cliquons, mais surtout pensons

Les buzz sont ce qu'ils sont: une information choc présentée de manière déformée de manière à récupérer le plus de clics, donc d'audience, donc d'argent. Ne nous voilons pas la face.

Cependant, tout n'est pas mauvais, si on prend la peine de creuser un peu. Certains articles proposent d'approfondir grâce à diverses ressources et il est important de voir plus loin que ce qu'on nous présente pour bien comprendre les situations.

Je n'ai rien contre Kinessa Johnson qui n'est d'ailleurs sans doute pas à l'origine du traitement qui a été fait de son image, ni contre la mission affichée de l'association VETPAW, ni contre le tollé - fondamentalement légitime - suscité par la mort de Cecil. Je m'insurge cependant contre le traitement biaisé qui a été fait de ces informations et les réactions, de fait, rapides et à côté de la plaque qu'elles ont suscité.

Ne cédons pas à la facilité en souhaitant la mort des braconniers sous les balles de Kinessa ou en priant pour que le dentiste Palmer se fasse tabasser à mort. Posons-nous plutôt les vraies questions, réfléchissons à notre propre situation par rapport à ces informations, et sachons démêler l'information factuelle du sensationnel. Parlons des vrais rangers, qui risquent leur vie chaque jour pour défendre la faune, avec ou sans Kinessa. Parlons du braconnage, véritable fléau planétaire, ou des fermes d'élevage de lions destinés à la chasse.

Pour aller plus loin

- VETPAW : Le site officiel de l'organisation

- Unsung Heroes : Un bon article sur la condition des rangers et le braconnage (EN)

- Virunga : Un documentaire sur les rangers du parc Virunga au Congo

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